vendredi 2 mai 2014

Quand il n’y a personne à l’autre bout du fil





" Venons 2 kité L’shi. Ds 2 hr donc, Charlie."


Le sms envoyé, Tito fixa son portable jusqu’à ce que s’y affiche le "message  reçu " traditionnel. Il jeta alors un dernier regard sur l’aéroport de Luano qu’il quittait après une courte escale en provenance de Kinshasa.  


De son hublot, il ne lui était pas difficile de s’apercevoir qu’en cinq ans d’absence, beaucoup de choses n’avaient pas  changées : la même peinture blanche sur les murs, les mêmes bâtiments, et les mêmes hangars aux tôles ondulées bordant l’aéroport où lui et sa famille s’abritèrent peu avant de quitter la ville.  


Au décollage, il éteignit son téléphone et attacha sa ceinture selon les directives du commandant de bord  avant de renverser son dos sur le dossier de son siège.


"Plus que deux heures de vol et je serai à Jobourg ! ", murmura-t-il, après un coup d’œil à sa montre.


Alors que le Boeing 737 de SAA survolait la cheminée de l’ex- Gécamines, il sentit à quel point tout ici lui rappelait son passé. En l’espace de quelques instants, il était partagé entre la  mélancolie et la joie de revoir les lieux.


C’est ici même, à l’hôpital Sendwe, qu’il vint à la vie voici 25 ans. Né d’un père mineur à la Gécamines et d’une mère enseignante. L’école primaire et secondaire, c’était ici qu’il les fit, au Collège Imara. Douze années de joie et de rêve. Quand arrivèrent les années de crise économique, la Gécamines se défit de milliers d’ouvriers dont son père. Une galère de trois ans prit fin lorsqu’il trouva un travail de chauffeur de bus sur la route Lubumbashi-Likasi.

Cet homme qui fréquenta le petit séminaire catholique durant son enfance ne cessait de répéter  à son fils ces paroles : "dans la vie, seulement  trois choses importent: crains Dieu, respecte tes parents, et ne néglige pas l’école. Ne l’oublies pas, si tu tiens à réussir ta vie et à ne pas avoir des problèmes avec d’autres".

Tito a tenté, tant bien que mal, à en faire le socle de sa vie. Il s’est beaucoup attaché à ses parents jusqu’à ce qu’un accident tragique sur la route de Likasi n’emporte son père, par un jour de pluie. L’année même où il terminait ses études secondaires.

Dépêché par sa famille sur place afin d’identifier le corps, ce fut un choc pour le jeune homme de voir que toutes les victimes, vingt au total, avaient été dépouillé de tous leurs biens  par on ne sait pas qui: montres, bijoux, passeports, lunettes, bagages, argent, etc. ! Les corps sans vie des victimes étaient déplacés loin du site d’accident, laissant une trainée de sang sur une distance d’environ 10 mètres. A la tristesse consécutive au décès de son père s’ajouta l’indignation de ces actes vils.

Autre moment de déchirement pour le jeune homme dans cette ville, "la chasse des Kasaïens" initiée par un groupe extrémiste local, qui intervint peu après la mort de son père. Sur papier il était originaire du Kasaï, au centre de la RD Congo, mais c’est ici qu’il a menée toute sa vie. Du Kasaï, il ne connait presque rien. Mais les circonstances lui ont rappelé à ses dépens que cela ne suffisait pas. C’est in extremis que sa famille eut la vie sauve, lorsqu’un responsable militaire local, pris de pitié pour les orphelins de père qu’ils étaient, les mit dans un avion militaire en partance pour Kinshasa. Partis précipitamment comme beaucoup d’autres, ils laissèrent derrière eux le peu de biens qu’ils avaient acquis sur place. Et des souvenirs aussi.
 

Kinshasa, la capitale du pays, ce n’était pas seulement un saut vers l’inconnu pour eux. En comparaison avec Lubumbashi, c’était aussi une ville immense, la chaleur, le bruit, les moustiques, une morale relâchée, apprendre une autre langue, des nouvelles habitudes.

C’est ainsi qu’à 19 ans, sa vie changea du tout au tout. Très vite, il lui fallait apprendre à combler le vide créé par la disparition de son père. Plus beaucoup de promenade ni passer de longues heures avec ses amis. Sa place était à la maison : aider ses deux jeunes sœurs  et son frère cadet à faire leurs devoirs scolaires, repasser leurs habits, donner des cours supplémentaires pour payer ses frais académiques, veiller à ce que ses sœurs et son frère ne soient entrainés par la vie effrénée de la capitale congolaise. Pendant les vacances, il travaillait comme taximan. C’est ainsi que, bon an mal an, au prix de sacrifices énormes, il acheva ses études d’économie à l’Université de Kinshasa au bout de cinq ans.





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Plus l’avion s’élevait et que disparaissait Lubumbashi sous les nuages, plus il eut l’impression de laisser une partie de lui-même derrière et de faire un autre saut vers l’inconnu, vers Johannesburg. En Afrique du Sud, il va falloir vivre dans un autre pays, apprendre une autre langue et certainement apprendre de nouvelles habitudes.


"Tiens, tiens, comme la vie est un éternel recommencement ! " dit-il.


Le stress d’aller vers une terre inconnue était atténué par le fait qu’il se savait attendu par son cousin Charles, 30 ans. Au moment où la plupart de Kasaïens fuyaient la ville à cause des menaces extrémistes, ils ont pris chacun une direction opposée. Tito et sa famille se sont rendus à Kinshasa.  Quant à Charles et Prisca sa femme, ils  ont préféré demander l’asile en Afrique du Sud. Depuis cinq ans, il s’est établi à Johannesburg et y travaille dans une entreprise d’ingénierie civile.


Il y a deux ans que Tito a fait part à son cousin de son désir de vouloir poursuivre sa formation en Europe une fois ses études d’économie terminées à l’UNIKIN (Université de Kinshasa) . Son cousin Charles lui suggéra par contre  de rester sur le continent Noir et tenter sa chance en Afrique du Sud. "Ainsi tu serais proche de la famille au pays", lui avait-il dit, ce qui parut pratique au jeune homme. Pendant deux ans il a travaillé dans la soirée et les jours de repos comme chauffeur pour se faire quelques économies afin de supporter ses études  au pays de Mandela.

 

Il était encore perdu dans ses pensées que déjà le pilote amorçait la descente sur l’aéroport international A R Tambo de Johannesburg. Jetant son regard en bas, il fut impressionné par l’urbanisme du quartier Benoni qui avoisine l’aéroport. Du coup, il eut un avant- goût de ce qui l’attendait : un pays en tout point différent du sien.

Une fois débarqué de l’avion, il s’attendait à rencontrer Charles comme convenu, mais il n’en fit rien. Il se rabattit sur le téléphone mais aucun de ses dizaines d’appels passaient. Même les messages sms ne parvenaient plus à son destinataire. Surpris et déçu, Tito résolut de s’asseoir sur l’un des sièges de velours rouge disponibles dans la salle d’attente.

Une heure passée et  autant de tentatives vaines de joindre son cousin dont le téléphone semblait être fermé. Tous les passagers du vol QL 1756 de SAA Airways avaient terminé les formalités d’arrivée et quitté l’aéroport à présent. Sauf lui.

C’était le troisième policier sud-africain dans son traditionnel uniforme bleu avec un gilet pare-balles. Comme les autres, il lui demande ce qu’il attendait là. Ensuite son passeport et visa. Et, comme s’ils s’étaient passé le message, il le toise de la tête aux pieds, avant de disparaitre. L'historique du téléphone lui-même témoignait de ses nombreuses tentatives de joindre son cousin. Maintenant ce ne sont plus les policiers qui viennent vers lui, des fonctionnaires en civil s’y sont mis aussi.

Débarqué de l’avion à 18h00, il était à présent 20h00 et le jeune homme, après avoir envoyé un énième message qui n’arrivait pas non plus à destination et tenté des appels qui ne passaient pas, décida d’éteindre son téléphone.

C'est alors que l’un des policiers qui l’avaient interrogé auparavant revint vers lui. Après l’avoir de nouveau écouté, il lui confia sur un ton presque de confidence: " Mon petit, laisse-moi te dire la vérité : quand celui qui devrait t’attendre ne répond pas au téléphone, c'est que soit  il n’est plus en vie ou qu'il ne veut pas simplement répondre !" 

 Il s'en alla comme il était venu, laissant le jeune homme pensif.

(A suivre : "Bonjour Jobourg !")

 

lundi 28 avril 2014

Journée ordinaire de Nyati, un garde congolais de Capetown


 
Milnerton est un faubourg de la ville de Capetown, en Afrique du Sud. Situé au bord de l’Océan Atlantique,  il est très apprécié pour sa lagune, son Beach avec vue sur la célèbre chaine de montagnes "Table Mountains" ou encore sa réserve naturelle qui attirent de nombreux touristes.

Habité en majorité par les Blancs et des Coloureds [les métis], il faut se diriger au Nord, vers Table View pour rencontrer à mi-chemin deux townships Noirs : Joe Slovo et Dunoon. Des hôtels, des chaines de magasins, des restaurants, des stations d’essence et des flats s’étalent au bord de la voie qui va de Maitland vers Table View. C’est sur un site de 1000m2  situé à Milnerton que la société de surveillance "Byers Security & Associate" a affecté Nyati, 35 ans, qui y travaille en night shift pour un salaire mensuel de R4000 (400$)

 
Mis face à face, le quartier Ozone dans la commune de Ngaliema à Kinshasa d’où il est venu trois ans plus tôt et Milnerton, c’est comme le jour et la nuit. Mais de la beauté de Milnerton, il n’en a cure. A vrai dire, il ne la remarque même pas. Quand on lui demande pourquoi, il répond ainsi: " Le lieu où vous êtes né, c’est comme les êtres que vous aimez : vos parents et vos enfants par exemple. Vous les aimez non pas à cause de leur aspect physique, mais à cause de ce qu’ils représentent pour vous, et ils n’ont pas de prix à vos yeux. Pour rien au monde, vous ne les échangerez contre autre chose ! "

 
Ce matin, sa seule préoccupation est d’arriver à temps au quartier Koeberg, à Maitland où il réside et voir ses filles de 6 et 8 ans avant qu’elles ne se rendent à Belleville, à leur école. Elles étudient à une distance d’environ une demi-heure de train. Pour cela, elles sortent de chez-elles  avant même que leur père n’y arrive vers 6h30. Mais voilà quatre jours qu’il ne les a pas vues. "Les voir sourire et les entendre jouer et gambader sur la pelouse me suffit pour retrouver la joie de vivre et évacuer le stress qui me colle aux tripes à chaque instant depuis que je vis dans ce pays".

Parties tôt, c’est en milieu d’après-midi qu’elles retournent. C’est vrai qu’elles trouvent leur père, mais à ce moment-là, vu son travail de nuit, il est couché au lit.  Et quand il se réveille vers 16h30, tout se passe très vite : il prend à peine sa douche et le voilà pressé de repartir à Milnerton… C’est à peine qu’elles lui racontent leur journée tumultueuse à l’école et la peur fréquente qu’elles éprouvent dans le train du retour que déjà le voilà en route pour Koeberg Road attendre le bus de " Byers Security & Associate".

Quant à Hélène, sa femme (29 ans), infirmière de formation, c’est une autre histoire. Depuis un an et demi, elle s’occupe d’un vieux couple Blanc situé à Paarl, à l’autre bout de la ville pour R5000 (soit 500$). Elle se lève tôt, elle aussi, et avant même que son mari n’arrive, elle s’en va. Elle ne revient qu’à 18h00, après près d'une heure de train, à l’heure précise où son mari débute son night shift à Milnerton. A cause de cet horaire compliqué, ils ne se voient … qu’en weekend !

Malgré lui, il avoue : " C’est le prix à payer si l’on veut envoyer ses enfants à l’école et payer le loyer. Je n’ai pas d’autre choix que de faire avec. A Kinshasa, je disposais bien du temps à consacrer aux miens. Mais sans travail, nous ne faisions que survivre. Ici par contre, malgré un horaire serré et un travail dangereux, tout le monde est d’accord pour ne voir que les avantages de la chose ". Philosophe, il conclut : "ça, ce sont les réalités de l’émigration…"

 
Les yeux lourds de sommeil, il n’a pas besoin de vérifier une énième fois sa montre  car il est obligé de déchanter alors une longue attente : le bus qu’il attendait ne s’est pas annoncé. Il va devoir trotter jusqu’à Maitland, soit presque une demi-heure de marche. "Sans doute qu’il a pris une autre direction, tellement il y a des routes ici ".

C’est une autre "réalité de l’émigration" ça : accepter en silence d’être " oublié " par le bus sensé pourtant le ramasser chaque matin et le ramener à la maison, et être considéré comme moins que rien, accepter un travail qu’il n’aurait pas fait chez-lui avec sa licence en sociologie en poche, être obligé de faire les pieds sur une route peu sûre, au risque de faire une mauvaise rencontre tant la criminalité ici est à chaque coin…

"L’émigration m’a appris bien des choses que je n’aurais pas apprises au pays. Entre autres, ne pas se plaindre ou critiquer le pays qui vous accueille. Il faut se résigner à tout. Pour tenir le coup, je me dis toujours que là-bas au pays, ce n’est pas le paradis." Voilà son leitmotiv. Quand ses compatriotes se laissent aller au désespoir, c’est en réfléchissant ainsi qu’il parvient à endurer.

Les dents serrées et d’un pas décidé, Nyati se met en route.  En prenant le bord de la chaussée, il traverse le quartier Rugby en vitesse, de peur que des malfrats, nombreux ici, ne l’attaquent. Le mois passé, ils lui ont pris son énième téléphone, ce qui l’a résolu à ne se procurer que le moins cher possible désormais. "Pour ne pas faire le deuil quand ils me le prendront", dit-il avec humour.

Après le quartier Rugby vient ensuite Brooklyn, avec ses nombreux magasins qui alternent avec des flats. Des vendeurs "coloureds" ont étalé leurs étables remplis de marchandises d'occasion dans la véranda des maisons qui bordent la route principale et guettent les acheteurs éventuels.  

Ses yeux fatigués brillent quand il atteint le pont de Koeberg et qu’il voit de loin sa maison sur Railways street, juste à deux pas de la station de train de Maitland. Mais en ouvrant la porte, la tristesse remplace la joie : la maison est vide, comme la plupart de fois. Sur la table, à coté de la cafetière, un petit carton porte un dessin avec une mention : " We love u Dad ". Ce sont ses deux filles qui l’ont griffonné.  

Il sourit, mais pris de sommeil, il se jette tout habillé au lit. En attendant qu’il se réveille vers 16h00 pour refaire le chemin de Milnerton. Le temps de voir la face de ses jolies filles et, la mort dans l'âme, s'en aller au travail de nuit. Ce n’est qu’une journée ordinaire pour Nyati, émigré Congolais ici à Capetown.

jeudi 3 avril 2014

Tofla, le jeune clandestin sur le bateau de haute mer (2)





C’était l’un de ces après-midi où le travail n’est que formalité, avec votre corps en un endroit donné tandis que votre cœur est ailleurs. Le port de Matadi était à cinq minutes à peine de mon bureau ; je m’y rendis donc " juste pour évacuer un bateau", me promettant de retourner le plus vite que possible. Une fois sur place, je fis un tour rapide jusqu’à la poupe du bateau, passant entre les piles de centaines de containers superposés. C’est en revenant que j’entendis un bruit familier.

Un bruit sec et répétitif, comme le son d’un marteau contre un objet métallique. D’abord je m’arrêtais, sans bouger. Il reprit puis s’arrêta. Ensuite j’entendis le son habituel d’une toux sèche qu’on cherchait à contenir sans toutefois y parvenir. C’est alors que je revins sur mes pas, pour passer entre une dizaine de containers. Ce que je vis m’étonnait : un trou d’environ 30 cm2 dans un container ! Je n’avais pas de doute : quelqu’un était à l’intérieur car j’avais moi-même embarqué ces containers la veille, et aucun d’eux n’avait une avarie de ce genre.

 
Je m’approchais avec précaution, ne sachant sur qui j’allais tomber.  Mais impossible de voir quoique ce soit : l’intérieur était très sombre et il y faisait très chaud. Mais quand mes yeux s’habituèrent à la pénombre, je vis quelqu’un assis sur des tissus, deux bidons jaunes à ses côtés et un sac en raphia plein. C’était "la trousse" habituelle du clandestin sur le bateau de haute mer: suffisamment d’eau, des biscuits et du chikwange à manger. Ce "quelqu’un" n’était qu’un jeune garçon, entre 13 et 15 ans, mince, au teint sombre, écarquillant deux petits yeux, tout en sueur, torse nu et nullement intimidé par ma présence.

En habitué des bateaux, je m’attendis à ce qu’il se morfonde en pleurs et qu’il me supplie de le laisser "tenter sa chance". Le jeune homme en face de moi n’était pas de ce genre : il me regardait avec arrogance, presqu’avec dédain, le menton haut.

"Qu’est-ce qu’il y a encore?" dit-il. Surpris par sa réaction, je me tus, le fixant d’un œil sévère.

 "Vas-y non ? Qu’est-ce que tu attends pour me mettre dehors, hein ?" D’abord je croyais ne pas avoir bien entendu. Comme s’il lisait mes pensées, il répéta :

"Tu attends quoi ? Tu es ici pour me mettre dehors : me voici non ?" Il poussait sa poitrine en avant comme s’il s’offrait à moi afin que je l’amène à terre. "Qu’attends-tu pour le faire?" dit-il encore, faisant une moue.

Curieusement, tant d’audace et de provocation dans la voix et le geste, au lieu de me mettre en colère, me fascinèrent plutôt. Parmi les langues parlées au Congo, le Lingala est la langue connue pour ne pas disposer de beaucoup de formules de politesse. Mais ce jeune homme appuyait son impolitesse par des gestes qui me laissaient sans voix, au point que j’étais partagé entre l’indignation et l’étonnement. Je me trouvais bien sur mon lieu de travail mais ce jeune homme me donnait l’impression d’avoir violé son domicile  à lui !

Plutôt que de répondre à sa provocation, je lui dis sur un ton paternel : "Ne sais-tu pas que tu t’en vas vers une mort certaine ? Ne sais-tu pas que ce container peut devenir ton cercueil et que tu as peu de chance d’arriver là où tu rêves d’aller ?"

"Du vent, tout ça !" répondit-il. "Moi ? Mourir dans ce container? " Il se mit à le regarder dans tous les coins et recoins, comme s’il n’avait jamais envisagé pareille éventualité. Ensuite il ajouta : "Tant pis pour moi : vivre dans ce pays c’est mourir chaque jour ! Alors, à quoi bon s’en inquiéter ?"

J’étais là pour le faire sortir, mais je me surpris en train d’admirer sa maturité et son obstination pour un garçon de son âge.

"Quel est ton nom ?" lui demandais-je.

"Tofla". Il souriait timidement. Enfin, il parlait comme un garçon "normal", presqu’avec politesse.

Mais aussitôt il dit : "Pourquoi demandes-tu mon nom ? Que vas-tu faire avec ? " Il me fixait d’un air d’un faux dur, presque menaçant.

"C’est moi qui poses des questions, pas toi." Je le lui dis d’un ton ferme, qui n’autorisait pas de réplique. Je voulais reprendre l’initiative. Cependant, dans mon for intérieur, je fournissais un gros effort pour qu’il ne lise pas mon admiration pour lui. Aussi mon visage restait-il renfrogné.

"Ton père est-il au courant ?"

"Qui ? Mon père ? Je ne l’ai jamais connu, celui-là. Je vis avec ma mère. Elle est malade tout le temps, et je pars pour pouvoir l’aider plus tard." Il parlait avec l’assurance d’un voyageur qui avait payé son billet et n’attendait que le coup du départ. Il était si désinvolte comme si nous étions sur la terre ferme et non sur un navire où il se trouvait en situation litigieuse qui pouvait voir s’effondrer d'un moment à l'autre comme un château des cartes son rêve de "s’en aller"…

"Puisque ta mère  est malade, n’aurait-elle pas peut-être besoin de toi ?"

"Mes mains que voici vont-elles l’aider ?" Et il brandissait ses deux petites mains aux ongles longs sales. "Va-t-elle manger mes mains ? Je  n'ai ni travail ni argent". Il se tut et, après un soupir il dit : "Je veux être loin d’ici, je veux être loin d’elle. Dès que j’arrive là-bas, je ferais tout pour lui envoyer de l’argent et alors seulement elle se sentira bien".

 
J’avais face à moi un garçon qui était armé d’une telle détermination qu'il aurait, selon l'adage, "accroché ses rêves aux étoiles". Il ne fallait pas compter sur moi pour interrompre son rêve. Il était moitié enfant de rue moitié adulte. Les difficultés de la vie lui avaient sans doute  dérobé son enfance. Je décidais de me garder de lui demander de quoi souffrait sa mère, de peur que je ne me trouve chargé d’un poids moral que je ne saurais résoudre.

Je ne me souviens plus comment je me suis arraché de lui ni même comment ma conversation avec lui n’avait pas attiré l’attention du capitaine du navire, ni celle des services d’immigration. Ce dont je me souviens par contre, c’est que je me suis trouvé avec des yeux pleins de larmes, sans trop savoir s’il fallait que je l’aide en fermant les yeux sur sa présence ou  que je le plaigne. Néanmoins j’étais sûr d’une chose : je devais jouer au "ni vu ni connu" avec cet audacieux garçon…

Tandis que le navire disparaissait de ma vue avec Tofla à son bord, je me demandais quand même si j’avais bien fait de le laisser vivre son rêve. Aujourd’hui, presque quinze ans après, il m’arrive encore d’avoir des sueurs froides quand je pense à son obstination, à sa témérité, à son audace et à son courage. Etait-il arrivé au bout de son voyage ? Avait-il réussi à aider sa mère malade, ou bien son rêve n’a-t-il duré que ce que dure neige au soleil ? Mais le saurais-je jamais?

 

 

vendredi 21 mars 2014

Tofla, le jeune clandestin à bord du bateau de haute mer (1)


 
A cause de son relief accidenté et de son sol fait en pierres, vivre  à Matadi revient à  conjuguer au quotidien ces trois verbes : monter, descendre et … transpirer ! Mais qui dit Matadi (province du Bas-Congo, en RD Congo) fait d’abord penser à son port.

J’ai passé dix ans à arpenter le parc de ce port de long en large, que ce soit pour y décharger ou embarquer des containers, soit pour le règlement des frais des armements ou ceux de manutention des marchandises à l’import ou l’export, soit encore pour procéder aux formalités d’accostage des navires à leur arrivée.

On rencontre un peu de tout au port: des déclarants-faussaires qui trimbalent les factures forgées  de toutes pièces et dont ils vous jurent qu’elles sont authentiques ; des douaniers dont le salaire dépasse à peine celui d’un modeste enseignant, mais qui roulent dans des Mercedes-Benz climatisées et se sont bâtis des maisons dans les quartiers les plus huppés de la ville.


 
Oui, dans ce haut-lieu de corruption, vous ne manquerez pas de croiser un membre de famille ou une "relation" d’un ministre flanqué du garde-corps en tenue militaire - histoire d’intimider les douaniers ou d’autres personnes impliquées dans le dédouanement – et muni des documents lui délivrés depuis Kinshasa en vue d’obtenir une exonération des frais de douane. Vous y verrez sans doute aussi des vedettes de la chanson congolaise venues assister en personne au dédouanement de la voiture qu’elles ne vont pas tarder à exhiber dans les rues de Kinshasa.

Mais la rencontre que je ne vous souhaite pas de faire, c’est celle des "Bana-Mayi", ces bandits qui se sont fait une spécialité de ne dérober que les marchandises débarquées des navires. Une fois leur forfait accompli, ils n’hésitent pas à se jeter à l’eau avec, convaincus que personne n’oserait braver le courant du Fleuve Congo pour récupérer son bien !

Avec ces navires qui vont et viennent d’Occident ou d’ailleurs, le désir "d’aller aussi en Europe" est plus fort ici que jamais. Comme partout en Afrique, l’Europe est perçue ici comme le seul moyen de briser les chaines de pauvreté.

Aussi, des clandestins à bord des bateaux de haute mer est une autre catégorie de personnes qui fréquentent ce lieu. Qu’on les appelle sur place "Klando" ou à bord des navires "stowaway", cela ne change rien : il s’agit de ces jeunes ou moins jeunes qui se faufilent subrepticement sur les navires en quête d’une meilleure vie en Occident.   Ils embarquent soit de leur propre chef, soit en connivence avec la complicité de certains marins auxquels ils ont remis des billets verts, entre 1000 et 3000$ !

 
Pour avoir longtemps travaillé sur les navires de haute mer, je sais qu’un clandestin est une "espèce" indésirable aux yeux des commandants des bateaux. Si à l’arrivée du bateau en Europe un clandestin est trouvé à bord, il revient au navire sur lequel il a été trouvé de payer tous les frais de rapatriement dans son pays d’origine, y compris les amendes éventuelles. Il le prendra également en charge (frais d’hôtel et de restauration) jusqu’à son départ.

Les propriétaires des navires, pour leur part, font porter le chapeau au commandant du navire, pour négligence … ou complicité. Certains capitaines ont été tout simplement licenciés par leur employeur pour cause de clandestins. Pas étonnant d’entendre des rapports des "clandestins jetés à bâbord en pleine mer par les marins". Fait étonnant, danger ou pas, les candidats au départ ne diminuent pas pour autant. Au contraire.

Pour ce qui est des représentants des navires (les agences maritimes), des trésors d’ingéniosité sont déployés pour décourager les candidats au départ. L’une des responsabilités qui furent les miennes y étaient liées : veiller à "nettoyer" le bateau de tous les clandestins. Une demi-heure avant le départ du navire, c’est une course-poursuite qui s’engageait entre les shipping agents  et les clandestins ! Je ne suis pas prêt d’oublier  ce jeu du chat et de la souris auquel je me suis livré un jour …

Sous une pluie fine, je me suis rendu sur le navire "M/V Dafnis", un cargo long de 140 mètres battant pavillon Libérien, venu décharger depuis environ trois semaines une cargaison d’environ 40 000T de farine de froment pour le compte de CongoFutur, un importateur libanais.
(A SUIVRE)

 

 

mardi 11 février 2014

Détresse ou Opportunités ?


 


Toi qui chaque jour te lamentes

Et de verser des larmes tu n’arrêtes

Toi qui à chaque instant pleurniches

Et des récriminations des autres accables

 

Du délestage d’électricité te plains

De nos routes impraticables te lamentes

De la pénurie d’eau te plains

D’être mal payé te lamentes

 


Sèche tes larmes mon frère

De pleurer et de gémir arrêtes ma sœur

Prend courage et relève ta tête

La vie est ainsi faite

 

A chaque fois que tu empruntes une voiture

Rappelles-toi qu’elle fut inventée

Par quelqu’un qui en avait marre de marcher à pied

 

A chaque fois que tu voyages dans un avion

Souviens-toi que les frères Wright qui l’ont conçu

N’y avaient jamais mis les pieds avant

 


A chaque fois que tu ouvres un robinet

Et que de l’eau potable il en coule soudain

Rappelles-toi que ce robinet a été inventé

Par quelqu’un qui en avait assez

D’aller puiser de l’eau à la rivière chaque jour

 

Chaque fois que tu tends ta main et appuie sur un interrupteur

Sais-tu que celui qui a inventé l’ampoule

A fait plusieurs tentatives sans réussir ?

 


Alors cesses de pleurer ma sœur mon frère

Prends courage et relève ta tête

La vie est ainsi faite

 

La vie récompense ceux qui se dressent

Et s’attaquent aux problèmes

Mais elle ne comble jamais

Ceux qui bâtissent des murs de lamentations

 

A bien voir

Les défis auxquels chaque jour tu fais face

Sont autant d’opportunités à ta disposition

Ecoute cette histoire ma sœur mon frère

Et apprend d’elle

 

 
Deux étudiants se rendirent en Inde au jour d’il y a longtemps

Le premier n’y vit que des pauvres gens marchant pieds nus

Et aussitôt d’être autant pauvres et malnutris les plaint

Son ami, lui, y perçut une réelle opportunité

De retour chez lui quitta l’université

Et à ce peuple dont la culture ignorait les chaussures

Revint vendre des souliers en caoutchouc

Et plus tard devint millionnaire

 

 

(Traduction libre de "Stop sucking your thumb and grow up" du photographe Ghanéen Nana Kofi Acquah que vous pouvez trouver sur le blog dont l’URL suivant : http://africaphotographer.blogspot.com)



 

jeudi 6 février 2014

" Femmes battues, Femmes aimées ? " (2)

 
 



Un trajet d’à peine quelques centaines de mètres, le voilà devenu un parcours de combattant. Un véritable saut d’obstacles. A la suite d’une abondante pluie qui vient de s’abattre sur la capitale congolaise, les nombreux quartiers de Kinshasa étaient inondés. L’avenue Cotonnier du quartier Kauka ne fait pas exception. Pour la circonstance, elle devenait "lac cotonnier" comme l’avaient surnommée ironiquement ses habitants.

Aujourd’hui les marchands des beignets et d’arachides grillées, les tables des vendeurs de crédit de téléphone ou des chikwange qui la peuplent d’habitude l’ont désertée. Ils ont troqué leur place aux flots.

 
Quoique chaussé des bottes en caoutchouc, rien n’y fait. Paul avait à peine posé les pieds dans " le lac " que la boue qui lui arrivait jusqu’aux mollets l’empêchait d’avancer. Comme un funambule, il marchait avec précaution, sans trop savoir si son prochain pas aller atterrir dans un trou ou sur un probable câble électrique cassé par la violence du vent qui a précédé la pluie et gisant sous les eaux. Dire que c’est à un kilomètre seulement du Rond-Point Victoire, Place la plus célébrée par les chanteurs congolais !

 
" Et si Yolande te voyait ainsi, hein ? " s’interrogea-t-il lui-même, songeant à la réaction qu’aurait eu sa femme lorsqu’elle le verrait marchant péniblement dans ces eaux sales qui charriaient sachets, bouteilles en plastique et feuilles d’arbres. Mais il chassa aussitôt l’idée de son esprit. Comme si l’idée venait d’une tierce personne, il réagit,  disant : " tu n’as quand même pas bataillé ferme pour obtenir d’aller voler au secours de la mère du jeune garçon et, avant même d’y être arrivé, faire demi-tour à cause des intempéries ! "

Plus il avançait, plus son admiration pour le courage presqu’héroïque du jeune enfant  qui a bravé le courant jusqu’à atteindre sa maison grandissait. " Comment a-t-il pu tenir jusqu’à venir chez-moi ? Comment a-t-il pu ?" se demandait Paul.

Au terme d’un peu plus d’un quart d’heure, il sortit de Cotonnier Street pour s’engager sur une ruelle  en terre battue qui menait d’habitude chez les Bofunda. Mais ce n’était plus la voie sablonneuse qu’il connaissait. Devant Paul s’étalait plutôt une rivière de circonstance que traversait un pont fait des planches de récupération!  La profondeur sous le pont était d’une dizaine de mètre.

 
Il prit son courage en main et s’engagea sur le pont. C’est alors qu’il entendit une voix derrière lui.

" Payez d’abord !"Il se retourna et vit un jeune homme dans la vingtaine sous un parapluie tenu par un autre jeune. Dans sa main gauche il avait des liasses de billets d’argent et dans sa droite, une tige qui exhalait des veloutes de fumée. A sentir l’odeur, ce n’était pas une vulgaire cigarette. C’était le "bangi", chambre indien en Lingala.

"Mais je ne vais pas loin, c’est juste là-bas que je vais ; juste là-bas." dit-il en indiquant une maison aux tôles rouges située à une vingtaine de mètres. L’autre ne parut pas impressionné.

" Je ne vous interdis pas d’aller où vous voulez", dit-il. " Mais quant à traverser notre pont, vous devez payer. "  Son ton était sans appel. D’ailleurs avait-il parlé qu’il se détournait de lui pour s’adresser à un autre "passager". Aussi Paul comprit qu’il ne pouvait rien attendre d’un homme intoxiqué. Il tira de sa poche un billet qu’il lui proposa.

" Non, pas 500 Francs. C’est 1000 FC. Ajoutez 500 et je vous fais passer. Autrement, vous passerez à la nage. " Le ton était sans appel. Le jeune homme ne tendit même pas la main pour prendre ce qu’il lui offrait. Derrière Paul, quatre ou cinq personnes attendaient qu’il ait fini pour traverser à leur tour. Ils tenaient chacun un billet de 1000FC en mains. Sans être vraiment en file indienne, ils étaient derrière-lui, groupés.

" Si vous ne voulez pas passer, laissez-moi la place ! " Un des hommes derrière lui tendit un billet de 1000 Francs que le jeune homme empocha aussitôt et deux garçons qui en barraient l’accès s’écartèrent pour le faire passer. Il marcha en équilibriste sur le pont de fortune jusqu’au bout. Vint le tour de Paul.

" OK, prenez". Il lui tendit deux billets de 500. Le jeune homme empocha aussitôt et fit signe à ses amis pour qu’ils ouvrent la voie pour lui. Mais avant de traverser, il dit au receveur du "péage" : "C’est mieux quand même ce que vous faites que d’aller voler dans les maisons des voisins". Un billet de 1000 FC changea des mains et il traversa, sans que le jeune homme lui réponde, comme s’il était sur une autre planète.

Hésitant d’abord, il s’arma de courage et finit, au prix d’efforts, à traverser le pont dont les planches balançaient , mais elles ne plièrent pas jusqu’ à ce qu’il atteignit l’autre rive.

dimanche 2 février 2014

"Femmes battues, Femmes aimées" ? (1)


ˮ Encore? ˮ Paul murmurait  et secouait énergiquement sa tête, étonné au vu du jeune garçon. Le vacarme au dehors et le bruit des gouttes de pluie sur les tôles de la maison rendaient pourtant les propos de l’enfant inaudibles. Mais à voir son agitation, ses yeux inondés des larmes et sa respiration haletante, il  eut  la réminiscence de nombreuses scènes encore fraiches dans sa mémoire .  

Chaque fois que le jeune garçon détale ici, c’est pour le même motif. La dernière fois qu’il est venu ici ne date pas de longtemps : une dizaine de jours seulement plus tôt ! Paul avait fini par avoir de l’affection pour cet enfant d’à peine cinq ans que personne  n’envoyait mais qui prenait l’initiative de courir au secours de sa mère.

" Pa Paulo, Pa Paulo ! " répétait  l’enfant de plus belle, ne sachant pas que son interlocuteur avait déjà capté le message qu’envoyait  son irruption soudaine dans la maison par un jour de pluie. " Venez vite ! ˮ ajouta l’enfant qui vint se planter juste à quelques centimètres de lui, avec ses deux mains liés, comme s’il priait. Derrière lui, les marques boueuses de ses petits pas venant de la porte.

La pluie qui tombait depuis le début de l’après-midi commençait à ralentir sa force, mais le bruit, lui, ne diminuait pas pour autant.  Les décibels de musique venant du bar situé en face de sa maison ainsi que les ronronnements  du moulin de son voisin l’empêchaient de bénéficier du calme voulu chez-lui.

Comme dans tous les quartiers à Kinshasa, à part les quartiers huppés de la Gombe ou de Ma-Campagne, il n’est pas rare de trouver un débit de boisson, voire plus sur une seule avenue. Aussi, lorsque Paul s’en est allé se plaindre auprès de ses voisins, leur demandant  de baisser le volume, il n’a pas eu gain de cause.

Il s’est plutôt entendu dire par le propriétaire du débit de boisson: "Quoi ? Et comment aurais-je les clients ? Irez-vous les chercher pour moi ? " Fou furieux, il le traita même d’homme " arrogant". Depuis cette mésaventure, incapable de déménager sa maison, il fait avec, simplement, même s’il continue de souffrir en silence.

Paul déposa les couverts à table, tira la chaise et se leva, prit l’essuie-main, sécha les cheveux de L'Enfant mouillés par les eaux de pluie. A présent il se tourna vers sa femme et croisa son regard. Celle-ci, elle, portait son attention sur la boue que convoyait les souliers de l’enfant qui avait tachée son salon. Son regard ne disait rien de bon. Il se mit debout et vit que sa femme, qui n’avait pas dit un mot depuis l’irruption de l’enfant et qui gardait la station debout, bras croisés en face de son mari le suivait du regard.

ˮ Que veux-tu faire ? " demanda-t-elle, et suite à son silence elle ajouta : " Pourquoi ne veux-tu pas laisser ces gens-là continuer à faire leur théâtre ? ˮ dit-elle d’un ton sec et le regard sévère, indiquant du menton le jeune enfant.

ˮ Mais voyons, Yolande, ", répondit-il. Et il ajouta : " une femme battue par un homme c’est du théâtre ? ˮ Il disait cela d’un ton conciliant. Le garçon, dont on ne sait trop s’il avait suivi la conversation du couple ou non,  se dirigea vers la porte et disparut.

"OK, répliqua Yolande, qui restait, elle, de marbre, " ne sont-ils pas assez grands pour savoir régler leurs problèmes eux-mêmes ?ˮ

"Rappelles-toi ce que je t’ai dit la dernière fois que je suis allé chez eux : l’homme a eu un père alcoolique qui avait l’habitude de battre sa femme. A présent qu’il est adulte et marié, tout ce qu’il fait, c’est copier le comportement violent de son père, rien d’autre. Les vieilles habitudes sont difficiles à évacuer…"

" Soit. Mais en quoi cela te regarde-t-il ? répliqua Yolande, visiblement excédée. "Ne pouvons-nous pas vivre notre vie sans nous  préoccuper des autres et de ce qu’ils font ? Veux-tu nous faire vivre au village ou quoi, hein ? Et que feraient-ils s’ils vivaient à l’étranger ? Qui viendrait faire la paix chez eux ? Vont-ils compter encore sur leurs voisins ?ˮ

Yolande était irritée : ce n’est pas maintenant qu’on allait lui priver son mari ! En effet, en RD Congo, contrairement aux pays d’Afrique de l’Est et australe, à part les banques et quelques écoles privées, il n’est pas rare que le travail a lieu de lundi à samedi à midi, ce qui laisse pratiquement peu de temps aux familles et enfants de s’amuser. Cela bien sûr, n’est pas au goût de tout le monde.

Paul restait silencieux et pensif.  Il prit affectueusement la main de sa femme, partagé entre son désir de mettre fin à la scène et l’assistance à une personne en danger que lui recommandait sa conscience. Pour rien au monde, il ne voulait pas faire la paix ailleurs en allumant un incendie dans sa propre maison. Il resta debout, sans répondre  à sa femme. Puis, brisant la glace, il lui dit :

ˮ ma chérie, excuse-moi : je vais revenir  terminer ton repas délicieux. Tu sais combien j’aime ta cuisine. ˮ   Il dit cela, en tenant sa femme sur l’épaule tendrement, son visage à dix centimètres du sien. Il continua : ˮ Mais vois-tu, il est de notre responsabilité d’encadrer ces jeunes-gens. Rappelles-toi : lorsque nous étions jeunes mariés, nous n’étions pas toujours seuls, n’est-ce pas ? ˮ.

Yolande força un sourire. Son premier depuis le début de leur discussion. Elle hochait la tête, ce qui réjouit son mari qui prit conscience que ses propos venaient sans doute de toucher la corde sensible de sa bien-aimée.  

ˮ Tu n’as qu’à y aller, cher Bon Samaritain ! ˮ

Elle l’avait dit avec ironie, presqu’avec dédain, insistant sur ˮ bon ˮ. Lui, par contre, le prenait pour un compliment. Il se dirigea en hâte vers la porte, sans regarder en arrière, comme s’il craignait qu’elle change d’avis. Il sortait comme un enfant auquel sa mère venait d’accorder la permission d’aller jouer avec ses amis.  (A suivre)